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Yann LeCun Ă  Sciences Po : pourquoi les LLM ne suffiront jamais et le pari des world models

22 septembre 2026

Lors de la Grande Conférence de rentrée de Sciences Po, Yann LeCun a détaillé pourquoi les LLM ont atteint un plafond structurel et pourquoi la prochaine révolution de l'IA viendra des world models. Conférence intégrale en lien.

Le 16 septembre 2026, Sciences Po ouvrait son annĂ©e universitaire avec sa premiĂšre Grande ConfĂ©rence : Yann LeCun, prix Turing et prĂ©sident exĂ©cutif d'Advanced Machine Intelligence (AMI Labs), face Ă  Éric Hazan pour prĂšs d'1h30 d'Ă©changes sur l'Ă©tat rĂ©el de l'intelligence artificielle. Le message central : les grands modĂšles de langage ont atteint un plafond structurel, et la prochaine rĂ©volution viendra des world models — des systĂšmes capables de comprendre et de prĂ©dire le monde physique, pas seulement le texte.

La confĂ©rence intĂ©grale est disponible sur la chaĂźne YouTube de Sciences Po : Yann Le Cun : oĂč va l'intelligence artificielle ?

Contre la "pause" sur l'IA

InterrogĂ© d'entrĂ©e sur les appels Ă  ralentir le dĂ©veloppement de l'IA, LeCun est direct : il n'y croit pas. Il rappelle qu'en 2019, Dario Amodei (aujourd'hui patron d'Anthropic, alors chez OpenAI) refusait de distribuer GPT-2 en open source au nom de sa dangerositĂ© — avant de le publier six mois plus tard, puis de fermer GPT-3 non plus pour des raisons de sĂ©curitĂ© mais pour prĂ©server un avantage commercial. Pour LeCun, le discours du risque existentiel sert surtout Ă  justifier une rĂ©gulation qui bloquerait l'open source, pendant que les mĂȘmes acteurs continuent d'avancer Ă  pleine vitesse.

Pourquoi le texte ne suffira jamais

L'argument central de la confĂ©rence repose sur un chiffre. L'intĂ©gralitĂ© du texte disponible sur internet utilisĂ© pour entraĂźner les LLM reprĂ©sente environ 20 000 milliards de mots — soit Ă  peu prĂšs 10^14 octets d'information brute. Un enfant de 4 ans, lui, a accumulĂ© un volume d'information comparable uniquement par la vision, en 16 000 heures d'Ă©veil (le nerf optique transmettant environ 2 millions d'octets par seconde).

Autrement dit : un LLM entraĂźnĂ© sur tout le texte disponible sur internet n'a pas plus d'informations qu'un enfant de 4 ans qui a simplement ouvert les yeux. Une grande partie de la rĂ©alitĂ© — la physique, la causalitĂ©, le sens commun — n'est tout simplement pas prĂ©sente dans le texte. C'est ce qui explique, selon LeCun, pourquoi les LLM peuvent rĂ©ussir l'examen du barreau ou dĂ©montrer des thĂ©orĂšmes, mais pourquoi aucune voiture n'est rĂ©ellement autonome et aucun robot domestique ne sait dĂ©barrasser une table.

JEPA et les world models : le pari d'AMI Labs

Pour dĂ©passer cette limite, LeCun dĂ©fend depuis 2022 une architecture qu'il appelle JEPA (Joint Embedding Predictive Architecture) : plutĂŽt que d'essayer de prĂ©dire chaque pixel d'une vidĂ©o — ce qui ne fonctionne pas, l'information Ă©tant en partie imprĂ©visible —, le systĂšme apprend une reprĂ©sentation abstraite du monde et prĂ©dit dans cet espace abstrait. EntraĂźnĂ© Ă  l'Ă©chelle sur des sĂ©quences observation → action → consĂ©quence, un tel systĂšme peut planifier : prĂ©dire l'Ă©tat du monde aprĂšs une action, et donc chercher la sĂ©quence d'actions qui accomplit un objectif.

C'est cette architecture qui est au cƓur d'AMI Labs. Elle a aussi, selon LeCun, un avantage Ă©conomique : contrairement aux LLM qui doivent mĂ©moriser une quantitĂ© massive de connaissances dĂ©claratives (d'oĂč le besoin de mĂ©moire GPU faramineux), un world model remplace la mĂ©morisation par la comprĂ©hension — donc des modĂšles plus petits, moins gourmands en calcul.

Souveraineté européenne : deux portes, pas une

À la question de la place de l'Europe face aux investissements amĂ©ricains et chinois, LeCun propose deux leviers :

1. La bataille n'est pas terminĂ©e. Elle a Ă©tĂ© perdue sur les LLM, mais une nouvelle rĂ©volution s'annonce avec les world models — un domaine oĂč personne n'a encore d'avance dĂ©cisive, puisque l'industrie de la Silicon Valley reste concentrĂ©e sur l'amĂ©lioration des LLM. 2. L'open source comme infrastructure souveraine. LeCun porte un projet, Project Tapestry, visant Ă  fĂ©dĂ©rer des pays et institutions (Inde, Japon, Vietnam et d'autres dĂ©jĂ  engagĂ©s) pour entraĂźner un modĂšle ouvert et gratuit, nourri par les fonds culturels non disponibles publiquement (bibliothĂšques nationales, archives) de chaque pays participant — un dĂ©positaire commun de la connaissance humaine, alternative aux modĂšles propriĂ©taires amĂ©ricains ou chinois.

Robotique : "ces robots sont complĂštement inutiles"

InterrogĂ© sur la vague de robots humanoĂŻdes actuellement commercialisĂ©s, LeCun est cash : aucune entreprise du secteur ne sait aujourd'hui les rendre rĂ©ellement utiles. Les donnĂ©es manquantes ne sont pas celles de la vidĂ©o (abondante et bon marchĂ©), mais celles de l'interaction physique — observation, action, consĂ©quence — en particulier le toucher, pour lequel les capteurs actuels restent mĂ©diocres et peu durables. RĂ©sultat : les robots savent courir ou sauter (l'interaction avec le sol Ă©tant simple Ă  modĂ©liser), mais pas manipuler un objet ou dĂ©barrasser une table.

Sur les risques : "un bon scénario de film à James Bond"

Sur la cybersĂ©curitĂ© et le risque bioterroriste souvent Ă©voquĂ©s par les tenants du risque existentiel, LeCun se montre tout aussi tranchĂ© : dans les faits, les moyens de dĂ©fense ont toujours une longueur d'avance sur les moyens d'attaque, et fabriquer une arme biologique dangereuse suppose des compĂ©tences, des Ă©quipements et une logistique qu'aucun LLM ne peut fournir. Sur l'Ă©cologie, il balaie l'argument de la consommation d'eau des data centers (circuit fermĂ©, recyclĂ©e) et rappelle que l'incitation Ă©conomique Ă  rĂ©duire la consommation Ă©nergĂ©tique existe dĂ©jĂ , sans besoin de rĂ©gulation supplĂ©mentaire — les coĂ»ts d'exploitation d'un data center Ă©tant en grande partie liĂ©s Ă  l'Ă©nergie.

Sa position sur la rĂ©gulation reste nĂ©anmoins nuancĂ©e : il dĂ©fend une rĂ©gulation des usages et des dĂ©ploiements (santĂ©, conduite automatisĂ©e) — pas de la recherche elle-mĂȘme, qu'il juge impossible Ă  rĂ©guler a priori tant qu'on n'a pas construit les systĂšmes en question.

Ce que ça change pour les entreprises

Le message de fond, pour toute organisation qui investit aujourd'hui dans l'IA : les LLM restent un outil puissant pour tout ce qui touche au texte — rĂ©daction, classification, rĂ©sumĂ©, code — mais ils ne sont pas la voie vers des systĂšmes qui comprennent et agissent sur le monde rĂ©el. Les usages qui demandent une vraie comprĂ©hension physique ou opĂ©rationnelle (robotique, automatisation complexe) resteront limitĂ©s tant que les world models n'auront pas mĂ»ri. En attendant, la confĂ©rence confirme une tendance dĂ©jĂ  largement engagĂ©e chez les agents IA : la vraie valeur se construit aujourd'hui sur ce que les LLM savent dĂ©jĂ  bien faire — comprendre une demande, orchestrer des outils, qualifier, rĂ©pondre — pas sur une intelligence gĂ©nĂ©rale qui n'existe pas encore.

ConfĂ©rence intĂ©grale : Yann Le Cun : oĂč va l'intelligence artificielle ? — Sciences Po, 16 septembre 2026

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